Décès d’Anne-Marie Marmier

Une grande Dame s’est éteinte.

Anne-Marie lors des Journées Académiques 2020 à l’occasion des 50 ans de l’IREM de Lille

Anne-Marie Marmier, mathématicienne, figure de l’université de Lille 1, toujours soucieuse des réalisations collectives, directrice de l’UFR de mathématiques, de l’Institut de recherches sur l’Enseignement des Mathématiques (IREM), cofondatrice du groupe histoire des sciences et épistémologie et de l’Association Lilloise d’Information et d’Animation Scientifique et culturelle (ALIAS), militante du droit des femmes est décédée le 12 avril 2026 à l’âge de 84 ans.

Mathématicienne, elle n’a pas « fait carrière », mais a apporté beaucoup plus qu’une trajectoire individuelle. Sévrienne, agrégée de mathématiques, elle a été recrutée, comme beaucoup de jeunes normaliens, par Michel Parreau et, avec eux, a donné un nouvel élan aux mathématiques à Lille. Spécialiste de géométrie, interdisciplinaire aussi, elle s’est caractérisée par sa compréhension profonde des choses, par le rayonnement de son enseignement, par son aptitude à travailler en équipe et à animer des groupes de réflexions. Elle savait écouter et permettait toujours à l’autre de gagner en maturité.
Participant pleinement aux « évènements » de mai 1968, elle en a prolongé avec détermination le mouvement.

– À l’IREM. Né dans un moment d’effervescence intellectuel et créatif, au sein d’une université en construction, dans une région jeune dont les industries fondatrices vacillaient, l’IREM de Lille est très vite sorti du recyclage assigné suite à la réforme dite des « mathématiques modernes », pour donner sens à ce que pourrait être une « recherche sur l’enseignement des mathématiques ». Le développement de ses activités révèle des invariants : réflexion sur une progression scientifique autant que sur des programmes, liaison entre les cycles — du primaire à l’université —, travail à partir des mathématiques du quotidien ou celles de l’atelier, utilisation des technologies pour l’enseignement au fil de leurs nouveautés, « popularisation » des mathématiques, circulation dans le Nord-Pas-de-Calais, en France et vers les pays du nord, implication dans la formation initiale des enseignants, travail en épistémologie et histoire des mathématiques, ouverture aux enseignants d’autres disciplines pour y déplier par le dialogue les interactions avec la mathématique. Ceci toujours dans l’équilibre fragile entre les consignes officielles d’inscription dans la formation académique et la nécessité de garder la possibilité d’expérimentations créatrices.

– À l’UFR de mathématiques, où les laboratoires de mathématiques pures et de mathématiques appliquées étaient assez en opposition à sa prise de direction, elle œuvre pour amorcer leur rapprochement et bâtir un séminaire commun. Son action se développe aussi dans le DEUG personnalisé, qu’elle contribue à mettre en place, dans le but d’intégrer les jeunes bacheliers à l’enseignement supérieur en partant de leurs compétences et aptitudes initiales.

– Au groupe « histoire des sciences et épistémologie » de l’université de Lille 1, qu’elle contribue à fonder, elle permet, avec d’autres, que l’étude plurielle des fondements, des racines, des développements vienne enrichir les enseignements de licence et maitrise : dans les cours et TD de chaque membre du groupe d’abord, par l’obtention de postes ensuite, par la tenue de séminaires, de conférences et la création d’une bibliothèque. 

– À l’ALIAS, où elle a été mise à disposition par l’université plusieurs années, « main de fer dans un gant de velours », elle s’est caractérisée par ses apports théoriques et pratiques au travail de groupe, élargissant les perspectives et les domaines d’interventions : expositions itinérantes, valises explorations, soutiens aux clubs scientifiques de jeunes dans la Région (« Génies »), centre de documentation, salles d’actualités, débats citoyens, catalogues thématiques et de ressources, journaux. Tout ceci permit le passage d’une structure logée à Lille à un Centre situé à Villeneuve d’Ascq, puis à l’ouverture du Forum des sciences, qui lui donna un rayonnement national et international.

– Militante pour les droits des femmes, elle apportait à chacune une aide individuelle tout en plaçant son action dans un cadre collectif. Dans le mouvement de Libération des femmes (MLF), rencontré dans les années 70, dont elle est coresponsable de la région Nord, dans « Psychanalyse et Politique » puis dans « l’Alliance des femmes pour la démocratie », son apport voulait contribuer à développer les lieux de parole et d’action, joindre l’émancipation individuelle et le cadre politique. Elle milita pour les droits à l’avortement et à la contraception, dirigea dans les années 2000 le planning familial du Nord. Anne-Marie montrait que l’on est femme, assumant pleinement l’entièreté des caractéristiques de la capacité procréatrice de femmes, l’existence de deux sexes et l’inaliénabilité de leur égalité en Droit, droit pour lequel il faut et faudra toujours lutter, disait-elle, les acquits étant toujours fragiles. Elle se présenta aux législatives de 1997 et fut conseillère municipale d’opposition à La Madeleine, devint Vice-présidente nationale du réseau d’associations « Elles aussi », qui œuvre à promouvoir la parité dans toutes les instances élues et de décision.

Anne-Marie aura, tout au long de sa carrière, fait naitre et accompagné de nombreuses vocations d’enseignants toujours soucieux de s’interroger sur leur métier. 

Par Sylvie Dupuys, Bernard Maitte, Jeanne Parreau, Marie-Thérèse Pourprix et François Recher,
le 13 avril 2026.